
Dhaka la brute
– LONG FORMAT –
En ligne sur le bord de la route ou amassés dans le désordre, des rickshaw colorés attendent. C’est à leur bord que j’ai découvert la ville, que je suis passée d’un quartier à un autre, à la vitesse des coups de pédales. Les vieux et rouillés à la capote vert-bouteille usée se mélangent aux nouveaux venus, peints avec minutie. Le plastique de la banquette arrière brille de mille feux et la capote n’a encore aucun accro. Rouge, bleu, jaune, vert, pas un centimètre carré n’est laissé vierge. Les contours des dessins sont nets, sans ombre ni jeu de relief. Les artistes suivent les tendances : les scènes de la guerre d’indépendance, peintes dans les années 1970 à la gloire des combattants, ont laissé leur place aux avions et aux buildings colorés. Se mêlent également sur ces œuvres d’art roulantes des dessins du Taj Mahal, des yeux grands ouverts entourés d’étoiles et d’arabesques ou des scènes de campagne. Plusieurs des artistes peintres sont aussi les créateurs des affiches de cinéma – cela explique la curieuse similarité entre les posters criards où héros et dulcinées sont représentés en plein combat et les décorations flamboyantes des tricycles.
Les rickshaw wallah attendent les prochains clients. Ils se carrent sur la banquette passagers de leur trois roues, jambes dépliées jusqu’au guidon et fument une clope. Des gold leaf sûrement, les moins chères. D’autres s’octroient une pause à l’échoppe de thé ; ils papotent, et gardent un œil sur leur véhicule. Ceux qui en ont l’énergie parcourent les rues à la recherche de celui ou celle qui le hélera : « Hep, rickshaw!», accompagné du signe de main énergique qui enjoint à l’autre de s’approcher. Le bras droit tendu, le passant replie et agite les doigts, paume vers le bas, jusqu’à être aperçu par un conducteur.
Pour nous, clients : le rickshaw ou comment ne jamais marcher. Un kilomètre, soit dix minutes à pieds ? Autant prendre un rickshaw, c’est cinq minutes, dix takas (110 takas = une euro) et si peu d’effort. C’est pour transporter sa femme invalide dans les rues japonaises de Yokohama que le missionnaire américain Jonathan Scobie aurait fabriqué au XIXe siècle ce véhicule révolutionnaire : une banquette est posée sur un châssis qu’encadrent deux larges roues, le tout est tiré par un athlète. Le jin riki sha, littéralement « voiture tractée par la force de l’homme », avait très vite supplanté le légendaire palanquin pour devenir le moyen de transport officiel au Japon. Il a connu depuis moult innovations pour tracter avec plus de facilité ces dames et ces messieurs : l’ajout de la bicyclette, puis de la mobylette ; pour aujourd’hui se retrouver dans beaucoup de pays asiatiques sous la forme de petite voiture à trois roues qui n’a gardé du jin riki sha que la banquette arrière et le conducteur, à l’avant. Ces pots de yaourt vert bouteille pétaradent et fusent en slalomant sur les routes encombrées. Leurs klaxons, nasillement de canard enroué, les escortent dans leur course folle. Appelés CNG au Bangladesh, « si-ène-ji » pour Compressed Natural Gas, ils ont repris le nom de rickshaw en Inde, alors que le rickshaw bangladais correspond au cycling rickshaw chez son grand frère. A n’y plus rien comprendre.
Photo : Naymuzzaman Prince
Au Bangladesh, lorsqu’il fit son arrivée à la fin des années 1930 au milieu des palanquins et des charrettes tirées par les chevaux, le rickshaw suscita d’abord de la curiosité mais aucun véritable engouement. En 1950, on n’en trouvait pas plus de deux cents dans les rues de Dhaka. Aujourd’hui, avec ses quatre cent milles véhicules en circulation, la mégapole est surnommée « la capitale mondiale des rickshaws ». Les banquettes en plastique imitation cuir sont l’assise de toutes les classes sociales.
Il existe une multitude de manières de voyager en rickshaw. Dans les ruelles paisibles de Gulshan, un quartier résidentiel huppé. A l’ombre des arbres, deux cycles avancent à distance raisonnable l’un de l’autre. Ils sont des petites tâches de couleurs sur l’asphalte chaud. Le soleil de fin d’après-midi baigne la rue d’une teinte orangée ; il laisse pensifs les marcheurs de bords de route. Les rires de deux jeunes filles, cachées par la capote relevée du premier véhicule, couvrent le couinement régulier du pédalier. Elles sont à l’abri du soleil et du regard des hommes et commèrent à loisir en rentrant de l’école. Le passager du second rickshaw est un jeune homme apprêté qui rentre du bureau. Sa petite mallette posée sur ses genoux, il se tient droit, un pied appuyé sur le rebord de la nacelle pour ne pas tomber.
Il est sept heures moins dix, quartier de Mohammadpur à l’Ouest de Dhaka. Sur la route défoncée de Sat Masjid Road, la rue des Sept Mosquées, à l’arrière d’un rickshaw conduit par un vieillard, un petit garçon, cheveux noirs en bataille et beaux yeux en amandes, est assis sur une pile branlante de cages à poules. Les bestioles gesticulent. Mais les battements des ailes contre les barreaux et les caquètements continus des gallinacées ne semblent pas perturber le petit bonhomme perché sur le tas de ferraille instable.
Des adolescents arrivent en rickshaw au collège. Ils se pavanent. Tous portent un pantalon bleu foncé, une chemisette blanche et ont les cheveux soigneusement peignés. Ils sont installés, deux sur la banquette, deux en équilibre inconfortable sur l’arête du dossier : voilà une vraie bande de copains de cent soixante kilos. Ils ne tiennent pas en place. Ils raillent déjà les professeurs, rient des blagues faites aux petites sœurs la veille au soir, revivent le match de cricket vu à la télé.
L’avenue qui borde New Market est toujours bondée. Ce labyrinthe de bâtiments où l’on peut tout trouver et tout négocier attire les foules. Des cyclistes par dizaines se frayent un chemin entre les camions, les bus, les voitures et les CNG. Sur la route, c’est la loi de la jungle. Les rickshaw sont au plus bas de la hiérarchie. Lors d’un accrochage, ils ont toujours tort et, s’ils s’obstinent, un gendarme saura leur faire entendre raison à coups d’amendes ou de bâton. Depuis peu, certains boulevards leur sont interdits sous prétexte qu’ils ralentissent la circulation. Beaucoup continuent malgré tout de s’y élancer pour satisfaire les desiderata des clients. Au risque de voir leur véhicule confisqué par les forces de l’ordre. Les bus rejettent une fumée noire qui étouffe les passants. Un mollard, craché de la fenêtre d’un bus, atterri droit sur la capote repliée d’un rickshaw infortuné. La passagère lève les yeux pour trouver l’origine du glaviot qui l’a frôlée, mais déjà l’homme a rentré la tête et le bus démarre dans un boucan infernal de tôles et de fumées noires explosives. Elle essuie cette souillure malencontreuse et se cramponne en hâte aux rebords de la nacelle : impatient, son cycle s’est lancé à l’assaut du trottoir. Le carillon ininterrompu de la sonnette avertit les piétons.
Photo : Naymuzzaman Prince
Lors de mon premier voyage en rickshaw, de mon hôtel à la Grameen Bank – cinq minutes – j’étais mal à l’aise. Je n’étais assise qu’à demi sur la banquette et cherchais à peser trente kilos de moins. Je m’agrippais aux bords du siège pour ne pas tomber à la première secousse. Toutefois désireuse de m’intégrer, de faire miens les us et coutumes du pays, je feignais avec difficulté la totale décontraction de l’habituée. Même après un an et demi de pratique, ce sentiment de gêne ne m’a pas quittée. Il ressurgit toujours dans les côtes, lorsque le conducteur doit s’arrêter de pédaler et descendre pour pousser son cycle. Je pense à prendre le relais; je me contente de sauter à bas et de grimper à pieds pour alléger son fardeau.
Mais ne nous le cachons pas: quel bonheur ces voyages en rickshaw dans Dhaka ! Assis sur la banquette défoncée, nous sommes ouverts au monde. Nous profitons de la vie citadine, les sens aux aguets.
Les rues fourmillent d’activité. Des vendeurs de légumes, de peignes et d’objets en tous genres sont assis sur le trottoir, derrière leurs étals installés à même le goudron. A côté d’eux se trouvent des cireurs de chaussures. Quelques mètres plus loin, un jeune tourne d’une main experte une manivelle et de l’autre appuie sur un bout de canne à sucre. Le bâtonnet vert pâle est écrabouillé entre les rouages de la machine. Le jus sucré coule puis perle dans un gobelet en plastique. Beaucoup d’hommes et quelques femmes marchent, se croisent, se bousculent, entrent ou sortent des magasins de michti (sucreries), de chaussures ou d’horloges, s’arrêtent à un des éventaires et achètent des fruits. Sur le bord de la chaussée, des hommes d’une maigreur à flancher à la première mousson se démènent et poussent un chariot chargé d’une dizaine de barres de fer, en route vers un entrepôt ou un chantier. Ils suent à grosses gouttes. Ténacité et force de ces corps efflanqués.
Lorsque la circulation se fige dans les embouteillages ou aux feux de signalisation, la route s’emplit de mendiants. De deux à quatre-vingts ans, ils sont difformes, mutilés, sales. C’est toute la cour des miracles qui toque aux fenêtres des voitures, y colle son visage noir de crasse, supplie d’une voie nasillarde et tend une main tremblante pour implorer quelques takas. Dans les rues de la capitale, la misère est partout et tout le temps. Je me blinde le cœur et je donne, je souris aux petites filles vêtues de rien qui arborent des colliers de jasmin à l’odeur enivrante. Un jour d’été, deux d’entre elles montent dans mon CNG à l’arrêt et décident de m’accompagner un bout de chemin, juste pour rire. La simplicité d’un baiser, donné à la sauvette par l’une d’elles, parce que nous avions bien rigolé, suffit pourtant à me faire chavirer le cerveau. Des vendeurs ambulants de goyaves, pop corn, cartes du monde, livres et serviettes de toilette profitent eux aussi de l’immobilisation du trafic pour faire des affaires. Ils se faufilent entre les voitures, leurs articles dans les bras. Ils passent rapidement entre les automobiles en criant le nom de leur produit. D’autres préfèrent rester devant un véhicule : ils vantent leurs marchandises jusqu’à ce que les passagers craquent et sortent leur porte-monnaie. « Lagbena », « je n’en ai pas besoin », est ma ritournelle.
Photo : Naymuzzaman Prince
Pour moi, le rickshaw est aussi un lieu d’intimité. Durant mon premier séjour au Bangladesh, je travaille pendant trois mois pour un entrepreneur français sur le plan de développement d’une usine textile. Nos bureaux se situent à Mohakhali New DOHS, un quartier résidentiel gardé. Sunny, l’homme à la peau pain d’épice dont je me suis éprise quelques mois après mon arrivée dans le pays, m’y retrouve parfois en fin de journée. Nous partons alors pour une demi-heure de ballade. Sans but, le conducteur n’a qu’un ordre : nous promener. Nous sommes enfin seuls. Lorsque nous marchons côte à côte dans la rue, nous sommes sans cesse observés, interrogés ; toute conversation est vaine et toute proximité impossible. Un Bangladais et une Blanche : quoi ? Comment ? Dans les petites rues sombres du quartier d’habitation, le rickshaw wallah est l’unique témoin de nos discussions. Installés confortablement, bras dessus bras dessous, nous refaisons le monde à loisir. Nous aimons chanter aussi ; moi l’écouter surtout. Il a la voix grave, une véritable caresse pour l’oreille. Aux chansons de James Blunt, il mêle Tagore et Lalon, deux compositeurs bengalis de renom. Mélodieuses et toutes habillées de trilles, leurs compositions sont des chants d’humanité et d’amour, elles prônent le respect de tous et exaltent la beauté du pays, sa nature et ses saisons.
Si le rickshaw permet de ressentir pleinement, par tous les pores de sa peau, la vie bouillonnante de la capitale ; dans la campagne, c’est un moment exquis. Sur les étroits chemins de terre, perdus au milieu d’un patchwork de rizières, d’étangs, de champs de jute et de moutarde, nous ne croisons que des villageois à pieds ou à bicyclette. Rares sont les CNG et les voitures. Les changements de saison et les modifications de la lumière au cours d’une journée sont contemplés et ressentis en roulant, à vitesse humaine. L’air glacé et humide dans la brume des matins d’hiver transperce le mince châle de coton qui me couvre les épaules. Les puissants rayons du soleil d’une journée de mars me font suer à grosses gouttes. Je me rappelle avec délice d’un soir de décembre 2008. Nous repartons du village de Jango, le meilleur ami de Sunny, vers la capitale. Une demi-heure de voyage en plein air est nécessaire pour atteindre l’arrêt de bus le plus proche. L’hiver est bientôt là, il fait frais, un fin brouillard est tombé sur les rizières, effaçant les contours de tout ou presque. La campagne bangladaise a revêtu un air de mystère. Les sons sont étouffés, nous restons silencieux. De la rosée s’est déposée sur nos bras nus.
Si le passager peut se délecter du voyage; le conducteur trime et n’en profite qu’au moment de sa paye. De 12 à 70 ans, les conducteurs de rickshaw parcourent villes et campagnes pour subvenir aux besoins de leur famille. Chaque jour, ils parcourent pendant six à huit heures une centaine de kilomètres sur un tas de ferrailles de plusieurs dizaines de kilos. Le riz est leur gasoil. Il est souvent accompagné de chops, des boules de pomme de terre mixées avec des épices et du piment. Parfois s’y ajoutent quelques légumes, des œufs et des roti, fines galettes de pain. Les petits morceaux de poisson au curry se perdent dans les assiettes ou sen ont absents. La viande, trop chère, est rare.
Pour compléter leur maigre salaire, certains dealent de la marijuana ou de l’héroïne. Je refuse poliment. Entre eux, les aiguilles sont sales et partagées. En échange de quelques minutes d’oubli, ils contractent les pires infections et maladies qu’ils ramènent ensuite au village, cadeau de la capitale.
Photo : Naymuzzaman Prince
Au cours d’une traversée polluée, mon regard se pose sur le dos du preux cycliste qui me fait voyager. Quelle est sa vie ? Est-ce qu’aujourd’hui il aura gagné de quoi nourrir sa famille ? Je m’interroge, je calcule. Louer un rickshaw coûte cent cinquante takas par jour. En pédalant bien, il peut espérer gagner trois cents takas par jour, un peu plus durant la période du Ramadan où il est socialement convenu que tout coûte plus cher. Restent cent cinquante takas, moins de deux euros pour faire vivre sa famille. Ces foutues additions, je me les répète pour essayer de comprendre. Mais elles n’avancent à rien et me donne tout juste l’impression rassérénante de m’intéresser au sort de ces pauvres hères qui couvrent la ville de leur sueur. Le diagnostic est clair : je m’enlise dans le complexe des occidentaux face à la misère criante des pays en voie de développement. Désireuse de mieux appréhender la réalité de ces cyclistes de misère et, qui sait, de pouvoir ensuite la partager avec d’autres, je vais avec Sunny dans un rickshawstan, une cour où sont entreposés les véhicules.
Rue n°10 à Khilkhet, le quartier où habite mon ami, au nord est de Dhaka, juste avant l’aéroport. Après l’échoppe de thé, nous prenons à gauche : c’est là. Un hangar à ciel ouvert où sont entreposés des rickshaw en attente d’être utilisés. Quelques cyclistes se reposent, d’autres huilent et réparent leur vélo. Ils nous regardent entrer, étonnés. Les multiples couleurs des rickshaw et des lungi des hommes tranchent avec le gris de la terre poussiéreuse et des murs de l’enclos. Un abri, au fond de la cour, occupe toute la largeur du rickshawstan. Un sol de goudron a été coulé, le toit de tôle est porté par des piliers de bambou. Bas de plafond, il peut accueillir une vingtaine de personnes pour la nuit. Plus de trente en se serrant un peu. Nous sommes invités à nous asseoir là.
« Je ne rêve que d’une chose, et c’est même plus qu’un rêve, c’est une prière quotidienne : que mes enfants n’aient pas à endurer les mêmes souffrances que moi. » Il est assis en tailleur face à nous, entouré de quelques conducteurs de rickshaw, de deux de ses filles et de sa femme. Fine barbe grise, peau noire tannée par le soleil et par le temps, yeux sages et profonds : son visage est calme, presque impassible. Le combat quotidien qu’il mène pour nourrir sa famille semble lui avoir donné une véritable force. Ali Chacha a soixante ans. Ancien rickshaw wallah, il est aujourd’hui propriétaire de quinze cycles qu’il loue chaque jour.
Lorsque tous ses véhicules sont sur la route, il n’a pas de problème pour nourrir sa femme et ses sept enfants. Sinon… Ils vivent au jour le jour.
Lui est le second d’une famille de huit enfants. Il vient du district de Sirajganj, au nord du Bangladesh. Son père était paysan et sa mère s’occupait de la maison et des enfants et aidait son mari au travail des champs. Elle avait deux vaches, grâce auxquelles elle gagnait quelques sous supplémentaires en allant vendre le lait sur le marché. Le revenu des parents assurait à la famille des repas réguliers. Il n’était pas suffisant cependant pour que les enfants continuent d’aller à l’école. A huit ans, fin de la classe deux (l’équivalent du CE1), fin des études pour Ali.
C’est après la mort de son père, lorsqu’il avait seize ans, que les choses se compliquèrent et que les souffrances commencèrent. La famille n’avait plus aucun revenu, les deux vaches exceptées. Toute la pression familiale retomba sur l’aîné, avant de s’écraser sur les épaules d’Ali lorsque son frère décida de quitter le logis. Ali avait vingt ans et il devait s’occuper de ses six frères et sœurs et de sa mère. Il commença par travailler à la gare du village où il transportait les bagages des voyageurs. Si les clients ne venaient pas en nombre suffisant, il savait que les assiettes seraient vides. Il rentrait à la maison la tête basse, l’estomac dans les talons. Ce travail était dur et trop incertain ; il décida de prendre l’avenir de sa famille en main et s’endetta auprès du chef du village pour ouvrir un hôtel. « Tout petit, bien sûr : deux chambres, peu de clients. »
Quelques années plus tard, dans les années 1980, le gouvernement s’en mêla avec la construction du pont Jamuna. L’hôtel de quatre sous se trouvait sur le terrain à construire. Ali et sa famille ne reçurent aucun dédommagement. Cet ultime coup du sort, ce fut pour lui le signe de départ pour la capitale. Dhaka, la grande : espoir d’un boulot correct, d’un revenu correct ; d’une autre vie.
Arrivé à Dhaka à bord d’un camion, le capharnaüm de la capitale le frappa puis le happa. Où aller ? Il logea pour commencer dans un rickshawstan où il dormait à même le sol. Pour gagner son riz, il se mit à rouler. « Au départ, c’était dur de se repérer. Je demandais aux autres. Mais j’ai vite dû connaître la ville et ses raccourcis. » C’était une question de survie. « Je bossais toute la journée. Je me faisais alors environ 200 takas par jour. Moins au début. Dès que j’ai eu assez, j’ai déménagé dans une maison.» En tôle la maison, dans un bidonville sûrement.
Vers cinquante ans, il s’est arrêté de pédaler. Trop vieux, trop fatigué pour continuer, il devint cuisinier dans une petite cantine-restaurant pour ses comparses de route. Grâce à un nouveau prêt, il a acheté trois, puis quatre, puis quinze rickshaws.
Le nom complet d’Ali Chacha est Minnat Ali Sheik. Ses quatre fils et ses trois filles ne peuvent pas aller à l’école. L’aîné travaille dans une entreprise textile, le second est rickshaw wallah.
Deux heures que nous sommes là. Rose, un ami qui habite dans le quartier, nous a rejoints. Les conducteurs de rickshaws qui nous entourent nous observent, nous écoutent et font parfois des commentaires relatifs à leurs propres expériences. « Pourquoi Ali Chacha et pas moi ? » me demande l’un d’eux. Pourquoi pas ?
Il fait nuit noir maintenant. Le bâton d’anti-moustique se consume et dégage une forte odeur d’encens. Je me laisse envelopper dans ces effluves doux et embaumants. Nous buvons un thé qu’un jeune garçon nous a apporté de l’échoppe voisine. Les hommes accompagnent la boisson chaude et sucrée de michti paan, un mélange de noix d’arec pilée, de chaux et de tabac enveloppé dans une feuille de bétel. La première fois que je me suis essayée à chiquer, j’ai tout recraché aussitôt, surprise par l’âpreté de cette drogue nationale. Le jet de salive rouge qui sortit de ma bouche et alla s’écraser sur le bitume me dérouta tout autant ; habituel à voir chez les autres, il ne l’était pas chez moi. La flamme vacillante de la lampe à huile crée des jeux d’ombres sur le visage des hommes qui m’entourent. Ils font moins attention à nous, je me fonds dans le décor, sous leur abri. Les bavardages des uns et des autres, à voix basses, recouvrent le tumulte de la circulation que l’on perçoit au loin. Hier, demain, j’oublie tout pour n’être que là, avec eux, ressentir et écouter. Je reçois comme une offrande ces minutes de repos partagées, la fenêtre sur leur monde qu’ils entrouvrent pour moi avec simplicité.
Carnet de voyage de Hélène Lacroix à découvrir dans Numéro 14 – NUMÉRO ÉPUISÉ
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