
Dieu est mort de surmenage à Pyongyang
– EXTRAIT –
Killing in the name – Rage against the machine
Des groupes venaient, en ligne, déposer exactement en même temps leur gerbe de fleurs, puis s’incliner de concert. L’unique son perceptible était celui du tissu qui se pliait. C’était à qui s’inclinerait le plus loin.
Certains Coréens jetaient un petit coup d’œil à droite ou à gauche pour voir jusqu’où s’inclinaient leurs voisins. Pas mal de gens en pleurs, certains se jetant à genoux. Tout ceci fut rapidement interrompu par un officiel, qui pria les gens d’aller s’attrister un peu plus loin. Il fallait faire place nette aux étrangers venus pour l’hommage.
Précédées d’une dizaine d’appareils photos et caméras, fixant ce moment pour l’éternité, une cinquantaine de personnes de tous pays, inconnues du monde entier fendirent littéralement la foule, affublées de mines de circonstance et de fleurs de pacotille. On nous a disposés en lignes successives, et nous avons observé. Je sais que je me suis posé la question : « Quelle est la pose appropriée dans ce genre de circonstances ? Faut-il se prosterner ? Jusqu’où ? Combien de temps ? ». Une prosternation franche serait comme un signe d’allégeance au défunt leader. D’un autre côté, sur la place, presque un million de Coréens étaient derrière nous à nous observer.
Nous étions passés devant eux, avec autant de discrétion qu’une fanfare de supporters de rugby ; tous les regards étaient par conséquent braqués sur nous, sans compter ceux des téléspectateurs. Si je m’inclinais trop et que les images étaient retransmises en France, de quoi aurais-je l’air ? Certainement d’un imbécile. Que ferait Sarah ? S’inclinerait elle ? Jusqu’où ? Si je ne me prosternais pas assez, cela revenait à déchirer ma chemise devant ces millions de Coréens en chantant du Rage against the machine. Par chance, je ne faisais pas partie du premier wagon. J’observais donc attentivement le comportement de ceux plus expérimentés dans le domaine de la diplomatie. L’inclination s’étendait sur une gamme relativement variée, bien sûr beaucoup plus modeste que celle de nos congénères coréens. Je me contentais de regarder mes chaussures tout en jetant un coup d’œil vers un collègue indien qui me semblait fiable.
Nous avons quitté la place dans un silence de mort, finalement assez en accord avec la situation. Les 4×4, sans aucun jugement, nous attendaient dans le froid, brillants. Mines de circonstance encore, mines que nous n’avons pas quittées avant un bon moment. Je me sentais brusquement terriblement seul. Sans ma moitié et mes deux petits quarts. Je m’interrogeais alors sur la pertinence de nos choix. Notre famille, mes fils pleins de vie, transposés dans ce pays où une foule vêtue à l’identique est si disciplinée qu’elle peut rester des heures à moins quinze degrés tout en formant des lignes parfaites sur une surface grande comme le champ de Mars ? Je regardais en passant les gens de tous âges marcher dans le froid.
Mon traducteur, enthousiaste, me dit une heure plus tard que le successeur de Kim Jong Il, Kim Jong Un, futur Leader, avait pris deux décisions concernant le deuil. La première était que des stands distribueraient des boissons chaudes aux endeuillés. Étant donné le froid mordant de la période, il incitait également les habitants à ne pas se départir de leurs manteaux. En effet, la tradition veut que pour réellement rendre hommage, il faut se dévêtir de son pardessus.
« C’est un grand humaniste » me dit Chol, sans sourire.
– …
– Et il a vraiment du charme
– … ! »
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